PHOM

Le Placement Hors les Murs (PHOM) : une aventure collective de co-éducation, un voyage d’humanité et de créativité au pays des familles, une nouvelle façon de concevoir la protection d’un enfant !

 

Le défi du dispositif PHOM, c’est de protéger un enfant en danger sans le séparer de sa famille, d’impulser, dans un contexte d’aide contrainte ou consentie, une dynamique innovante de co-éducationavec ses parents en grande précarité et très démunis dans sa prise en charge.

Une équipe pluridisciplinaire et engagée à leurs côtés les soutient de façon intensive dans les actes concrets du quotidien, dans leur relation à l’enfant, valorise et développe leurs savoir-faire et savoir-être pour leur permettre, dans la mesure du possible, de se restaurer dans leur fonction parentale et dans une posture bientraitante et protectrice à l’égard de leur enfant.

Lancé de façon empirique en 2004 au cœur même de l’ASE de l’Aube, expérimenté en 2005 et pérennisé en 2006, le PHOM, dont la mise en œuvre sur le terrain n’est pas un long fleuve tranquille, s’efforce de mettre en acte les droits fondamentaux énoncés par la Convention internationale des droits de l’enfant, à savoir le droit d’un enfant à vivre dans sa famille et le rôle essentiel de ses parents dans son éducation, sa sécurité et sa protection.

 

Le PHOM, c’est en premier lieu l’histoire d’un enthousiasme partagé, la passionnante aventure professionnelle, relationnelle, émotionnelle de toute une équipe éducative qui a eu envie de relever le défi hasardeux du placement à domicile ! C’est aussi une démarche de recherche-action qui permet de concilier interventions pragmatiques au sein des familles et réflexion conceptuelle, méthodologique et éthique sur cette pratique inédite d’accueil. C’est enfin un espace d’expérimentation de nouvelles modalités de travail avec parents et enfants dans le champ de la protection de l’enfance !

 

Plusieurs facteurs conjugués ont rendu possible , avant même la loi de 2007, le petit miracle de l’innovation, la création de ce dispositif.

Cadre socio-éducatif à l’ASE depuis plusieurs années, j’étais en 2004 en crise de « sens », très critique par rapport aux pratiques de placement « classiques », aux effets délétères d’une politique de parentectomie qui perdurait depuis des décennies, à la violence institutionnelle faite aux parents et aux enfants que je ne pouvais éthiquement plus cautionner !

Une formation dans le GARD m’a permis de découvrir le SAPMN (Service d’adaptation progressive en milieu naturel) et d’autres expériences menées dans différents départements.

Le feu vert de mon institution pour expérimenter sans délai cette démarche inédite   de co-éducation, l’adhésion sans réserve des magistrats à ce placement alternatif évitant le traumatisme de la séparation et garantissant un accompagnement éducatif soutenu et protecteur à domicile, l’accord de principe des élus pour une démarche qualitative à coût maîtrisé, l’énergie créative, la forte motivation et la prise de risque de quelques professionnels un peu « fous » et la grande liberté d’action laissée à l’équipe pour bricoler, tâtonner, inventer, ont permis l’émergence du PHOM.

Il s’est instauré une véritable chaîne de confiance entre les magistrats, les élus, l’ASE, les professionnels de terrain et les parents. Cette synergie entre les instances judiciaires, politiques, administratives et techniques a permis que s’ouvre, au sein même du service public de protection de l’enfance, un espace d’innovation rendant possible cette révolution du placement.

Notre démarche initiale a été totalement empirique puisqu’aucun projet institutionnel n’avait été réfléchi et élaboré au préalable, qu’il n’existait aucun référentiel écrit des pratiques de placement à domicile, malgré la longue expérience du Gard ! Nous étions face à une page blanche, dans l’obligation d’inventer une méthodologie de travail, des outils, des procédures et une pratique nouvelle avec une conviction forte : l’envie de travailler différemment et en grande proximité avec les familles à leur domicile, autour du quotidien de l’enfant, sans avoir la moindre idée de comment nous allions faire ! Période exaltante mais aussi anxiogène pour l’équipe où nous devions sortir du terrain institutionnel balisé (foyer éducatif, service d’accueil familial) pour nous aventurer sur le territoire des parents, accepter de ne pas savoir comment aller à leur rencontre, dans leur intimité, avec un mandat lourd de protection de leur enfant ! Tout était à inventer pour nous et avec eux !!!

 

Une nouvelle façon de concevoir la protection d’un enfant, un pari sur les compétences familialles

Notre postulat systémique nous amène à considérer que le plus souvent, c’est en prenant soin   de sa famille qu’on peut le mieux protéger un enfant.

Jusqu’en 2005 dans l’Aube, on ne savait protéger un enfant en danger qu’en le séparant de sa famille jugée « pathogène », qu’en le mettant à distance de ses parents « défaillants » pour le confier à des spécialistes de l’éducation (assistantes familiales ou foyers éducatifs). Certes ce type de placement met à l’abri l’enfant mais il comporte aussi le risque, s’il perdure, de le désaffilier de son système familial et de démobiliser les parents qui se sentent ainsi « démissionnés » de leur fonction éducative.

Le PHOM permet de concilier protection de l’enfant et soutien intensif à la parentalité .

Dans le PHOM, l’enfant, bénéficiaire d’une mesure d’accueil administratif ou de placement judiciaire, est confié à l’ASE mais les parents bénéficient à son égard d’un droit d’hébergement quotidien à leur domicile et restent les acteurs centraux de sa prise en charge.

L’enfant est maintenu dans son cadre de vie habituel et c’est l’équipe éducative qui intervient de façon soutenue, non plus dans un espace institutionnel en substitution des parents, mais au sein même de la famille, en soutien actif et concret sur les différents moments de la journée et domaines de l’éducation où ils sont en difficulté.

En cas de problèmes ponctuels à la maison, en situation de crise passagère pouvant compromettre la sécurité physique ou psychologique de l’enfant ou quand une « respiration dans le vivre-ensemble » s’avère nécessaire, un accueil relais peut être mis en place hors du domicile (en premier lieu chez une personne ressource de l’entourage familial ou à défaut, chez une assistante familiale ASE).

L’appellation « Hors les murs », retenue à l’origine du projet, venait signifier cette révolution des pratiques de placement, ce nécessaire mouvement des professionnels  hors de l’enceinte des établissements pour intervenir, quand cela était possible, là où se posaient les difficultés, c’est-à-dire au domicile même de l’enfant en danger afin de le protéger et de soutenir ses parents en grande difficulté dans sa prise en charge au quotidien.

Le PHOM permet d’accélérer et de sécuriser les retours d’enfants placés. C’est aussi une modalité d’accueil de première instance mise en œuvre en réponse à un signalement d’enfant en danger, suite à un suivi de secteur ou une AED/AEMO insuffisamment protectrices, afin d’éviter la séparation et l’éclatement de la cellule familiale.

 

A noter les particularités du PHOM aubois par rapport aux autres Placements à domicile:

•Etre implanté au cœur même de la mission ASE, du pôle décisionnel de la protection de l’enfance et non pas «adossé» à un internat éducatif.

•Avoir ciblé en priorité la tranche d’âge des 0-6 ans pour réduire les effets délétères des séparations précoces et prolongées de l’enfant d’avec ses parents à cette période de structuration psycho-affective essentielle pour son développement futur.

•Avoir intégré d’emblée à l’équipe pluridisciplinaire des techniciennes de l’intervention sociale et familiale (TISF ), mises à disposition par l’Association Départementale d’Aide à Domicile, pour leur savoir-faire en terme d’étayage parental dans tous les actes du quotidien et leur habitude d’intervenir sur des temps relativement longs au cœur de l’intime familial.

 

Cadre conceptuel et stratégies d’intervention

 

Nous nous référons à certains concepts de l’analyse systémique et des thérapies familiales, notamment au courant systémique de la 2ème cybernétique qui considère que les intervenants sont impliqués dans la réalité observée, co-construisent avec la famille un nouveau système susceptible de générer du changement. Il s’agit d’introduire plus de complexité, de nouvelles informations, d’autres choix possibles pour remettre en marche le processus évolutif du système familial !

L’équipe PHOM s’appuie en particulier sur les travaux de Guy Ausloos concernant la compétence des familles et ceux de Guy Hardy sur les paradoxes de l’aide contrainte et les stratégies d’interventions éducatives favorisant les processus de changement au sein des familles.

Pour Guy AUSLOOS, psychiatre et thérapeute familial, l’intervenant doit valoriser les compétences des personnes accompagnées, activer les capacités d’auto-solution du système familial, encourager les parents à assumer leurs responsabilités éducatives (respons/ability = capacités à trouver des réponses).

La formation suivie par l’équipe sur les paradoxes de l’aide contrainte avec Guy HARDY, brillant dynamiteur de nos croyances et de nos certitudes d’intervenants ASE aguerris, nous a permis de modifier radicalement notre posture professionnelle et nos modalités d’interpellation des familles afin d’amener parents et enfants à s’impliquer activement dans le travail éducatif et à trouver leurs solutions aux problèmes qu’ils rencontrent...

Pour cela, il a été nécessaire de s’appuyer sur leurs ressources et compétences, un vécu partagé, d’expérimenter avec eux des alternatives, de s’investir dans la relation, de s’utiliser dans le processus de changement avec ses propres compétences, ses ressources, émotions et limites..

 

Nous nous inspirons également de la théorie de l’attachement et des travaux sur les besoins et le développement de l’enfant. L’équipe est en cours de formation avec Jeanne d’Arc Roy, travailleuse sociale québécoise qui a développé une méthode de soutien éducatif et thérapeutique précoce pour travailler avec les parents et l’enfant les troubles de l’attachement.

Dans le PHOM, il s’agit de développer les capacités de « caregivers » des parents pour les amener à prendre soin de leur enfant, connaître ses besoins et y répondre de façon adaptée pour l’aider à bien grandir.

Nous nous intéressons aussi aux neuroscienceset leur apport récent dans le champ éducatif (Roland COENEN et Jean-Paul GAILLARD), notamment aux travaux sur l’impact délétère des traumatismes sur le fonctionnement du cerveau, le psychisme d’un sujet et son comportement ( sidération, envahissement émotionnel quasi-permanent, dissociation de soi, flashs post-traumatiques qui s’imposent à la personne, peur et insécurité majeures) !

Presque tous les pères et mères que nous accompagnons ont vécu des « tchernobyls » émotionnels dans leur parcours de vie et présentent certains de ces symptômes. Cela constitue un frein considérable à l’efficacité du travail éducatif, même intensif, et empêche souvent les parents de voir ce qui fait danger pour leur enfant dans l’ici et maintenant.

De même, les traumatismes ou le stress chronique vécus par un enfant (négligences de soins, insécurité permanente, manque d’attention et d’intérêt maternels, maltraitance..) impactent sur le développement et le fonctionnement de son cerveau et peuvent générer des troubles du comportement, de l’apprentissage et de la socialisation. Les études les plus récentes dans le champ des neuro-sciences et de l’épigénétique évoquent néanmoins une certaine plasticité neuronale, de la résilienceet une possible réversibilité de certains troubles post-traumatiques si l’environnement se modifie et devient plus favorable. Il y a donc nécessité pour les équipes éducatives de mener des actions pour développer les compétences affectives et relationnelles des parents afin de réduire les facteurs de stress pour l’enfant et favoriser son développement.

Jean-Paul GAILLARD insiste sur la nécessité d’associer l’éducatif et le soin (notamment l’EMDR, thérapie brève très efficace pour le syndrome de stress post traumatique), d’inventer de nouvelles stratégies socio-éducatives et psycho-thérapeutiques quand on travaille avec des parents et des enfants polytraumatisés (co-construction d’un lieu de sécurité, apprivoisement réciproque, fiabilité des intervenants qui doivent développer des compétences pacificatrices, permettre aux personnes d’expérimenter dans la durée des moments agréables dans un climat sécurisant et empathique, c’est-à-dire co-construire un espace d’attachement).

 

Nos stratégies d’intervention systémique visent à:

• nous affilier avec les familles en instaurant une relation de respect, de confiance et d’humanité avec des parents stigmatisés par le signalement, l’échec des mesures précédentes et disqualifiés par la «sanction» du placement, en tenant compte de leurs valeurs et de leur «carte du monde» sous réserve qu’elles ne compromettent pas la sécurité de l’enfant,

• renverser les positionnements des professionnels en passant d’une logique d’expertise à une pratique du diagnostic partagé des difficultés avec la famille, du «faire avec, être avec» parents et enfants dans le concret des difficultés quotidiennes,

• prendre appui sur les savoir-faire et savoir-être des parents pour travailler avec eux ce qui fait danger, carence ou souffrance pour leur enfant; déterminer ensemble le projet d’intervention PHOM, les actes de la vie quotidienne relatifs à l’éducation de leur enfant qu’ils peuvent assumer et les domaines et moments de la journée où ils ont besoin d’être étayés ou relayés.

• soutenir et responsabiliser les parents dans leur fonction éducative, les amener à développer leurs potentialités, leurs compétences relationnelles, sociales et citoyennes à partir d’un travail en réseau mobilisant leurs propres ressources, celles de leur entourage, les partenaires, les dispositifs de droit commun et les services de proximité au bénéfice du développement de l’enfant et de sa protection.

•impulser un processus de changement au sein de la famille en valorisant les compétences de chacun de ses membres, en stimulant et en développant les capacités d’auto-solution du système familial.

L’équipe pluridisciplinaire initiale était composée d’une responsable socio-éducative, de 3 éducateurs spécialisés, 2 assistants sociaux, une psychologue à 1/3 temps, 6 TISF à temps partiel (soit 8 à 9 Equivalents Temps Plein) pour une capacité d’accueil de 30 enfants.

Depuis septembre 2012, il y a eu extension à 50 places grâce à une subvention du Fonds national de financement de la Protection de l’enfance (FNFPE) sur 3 ans pour conforter le dispositif PHOM actuel et expérimenter une nouvelle mesure administrative : l’Accompagnement Familial Renforcé (AFR), dans le cadre de son appel à projet 2011-2013 visant à soutenir des actions expérimentales ou innovantes d’accompagnement des familles et de protection des enfants vivant dans la précarité économique. Il y a eu recrutement de 2 éducateurs spécialisés et création d’un poste d’assistant familial (non pourvu à ce jour).

Cette nouvelle modalité d’intervention éducative renforcée dans le champ de la prévention (hors placement) est proposée à des parents qui rencontrent des difficultés multiples (éducatives, relationnelles, sociales, psychologiques..) susceptibles de compromettre l’équilibre familial, les conditions de vie et le développement des enfants et nécessitant un étayage conséquent à domicile.

 

La pratique PHOM

 

La fréquence et l’intensité des interventions PHOM nécessitent un équivalent temps plein d’éducateur pour 4 à 8 enfants. Les TISF viennent renforcer l’étayage éducatif, matériel et organisationnel proposé aux parents.

Pour impulser un processus de changement au bénéfice de l’enfant, nous activons deux leviers: :

• Un travail intensif et « sur mesure » avec chaque famille

Un éducateur et deux TISF interviennent en alternance (plannings à 15 jours souples et modulables) en fonction des inquiétudes du mandant (JE ou ASE), des besoins repérés de l’enfant et de ses parents et des attentes de la famille : interventions quotidiennes en début de mesure, pouvant se dérouler sur de larges plages horaires si nécessaire, puis s’allégeant progressivement en fonction de la dynamique de travail et du processus de changement observé au sein de la famille. L’action menée porte sur tous les axes de l’éducation du mineur maisaussi sur les autres difficultés susceptibles de compromettre l’équilibre familial et les conditions de vie de l’enfant : accompagnement dans les démarches administratives, juridiques ou de soins pour les parents et les enfants, soutien aux tâches matérielles, appui et conseil pour la gestion du budget. Les familles apprécient cette prise en charge globale par une seule équipe qui évite le morcellement des prises en charge par différents services souvent peu coordonnés entre eux !

Cet accompagnement autour des actes du quotidien constitue un support au travail éducatif et thérapeutique mené par l’équipe pluridisciplinaire. Il rend possible la prise en compte des besoins de l’enfant, un travail in situ sur les postures et compétences éducatives des parents, les places et rôles de chacun, la communication et les relations intra-familiales, les noeuds émotionnels bloquant les processus de changement...

Le travail est rythmé chaque mois par un entretien réunissant la responsable socio-éducative, la psychologue, la famille et les intervenants PHOM, qui permet d’acter le travail réalisé par les différents acteurs (parents, enfants, professionnels). L’accent est mis sur les micro-réussites de chacun, les compétences acquises, l’évolution des enfants, la dynamique familiale, mais aussi les difficultés rencontrées. Ce projet éducatif, élaboré et réactualisé en commun, constitue la «feuille de route» pour l’équipe et la famille et permet de fixer les objectifs de travail pour le mois suivant.. Nous avons constaté l’importance pour les parents très désorganisés en début de mesure de prioriser les objectifs et de graduer le travail à réaliser pour éviter leur découragement devant l’ampleur de la tâche.

Nous organisons également des rendez-vous périodiques où l’équipe et les parents, avec le support d’un tableau de développement rempli en commun, se rendent pleinement disponibles et se centrent sur les enfants et les adolescents. La plupart d’entre eux se saisissent de ces temps institutionnels qui leur sont spécifiquement consacrés et participent aux échanges, chacun à leur manière, en fonction de leur âge et de leur personnalité. Même les plus petits parviennent à exprimer leur ressenti par des mots, leurs jeux symboliques, leurs dessins ou leurs comportements lors de ces rencontres avec nous. Cela permet aux adultes de mieux cerner leurs besoins et les actions à mener par chacun pour y répondre.

 

• Le travail collectif

Nombre des familles que nous accompagnons vivent dans la solitude et l’isolement et ont un très faible réseau social. Nous avons d’emblée pressenti, au vu de notre grande proximité relationnelle au quotidien avec ces enfants et parents carencés, le « risque » d’un investissement massif et exclusif des familles à notre égard, qui pourrait rendre difficile la séparation en fin de mesure, et l’effet pervers possible de ne créer autour d’elles qu’un réseau « institutionnel » ne leur permettant pas de s’affranchir de la « tutelle » des services socio-éducatifs.

C’est la raison pour laquelle nous avons, dès 2006,suscité les occasions de rencontreet organisédes sorties récréatives, divers ateliers permanents ou ponctuels (esthétique, art-thérapie, activités manuelles, théâtre...) et des moments de convivialité partagés pour rompre l’isolement des familles et  favoriser la création de liens sociaux (pique-niques, fête de Noël, troc de vêtements et de jouets, séjours autogérés de vacances parents/enfants..).

A partir de mars 2009, nous avons mis en place un groupe mensuel de soutien à la parentalité et à la citoyenneté pour renforcer la dynamique de changement impulsé au sein de chaque famille. Cette méthodologie de travail collectif, trop peu pratiquée sur le terrain, se réfère au concept d’« empowerment » (pouvoir d’agir des usagers) et vise à permettre aux gens d’avoir une plus grande maîtrise de leur vie. Il s’agit de favoriser l’entraide mutuelle, les échanges d’expérience et la co-construction de réponses entre parents sur des problématiques communes liées à l’éducation de leurs enfants, mais aussi d’organiser des rencontres avec différents professionnels et intervenants spécialisés (juristes, médecins...) pour répondre à leurs préoccupations et susciter le débat.

Cette participation à une dynamique de groupe, la découverte d’associations et de dispositifs de droit commun leur permettent également de développer leurs compétences relationnelles, sociales et citoyennes. Notre objectif est d’amener les familles à sortir de « l’entre-soi » PHOM pour oser s’aventurer dans la sphère publique, les institutions, les organismes de formation, les cafés de parents, les maisons vertes, les centres sociaux. Nous avons à jouer, du fait de la confiance qu’elles nous accordent, un rôle de « passeurs » pour les encourager dans ce mouvement toujours insécurisant pour elles !

 

Le placement à domicile : une pratique exigeante

 

• Un changement radical de regard et de postures des professionnels

Pour rendre possible et vivable cette grande proximité relationnelle et ces temps partagés autour du quotidien de l’enfant, les intervenants doivent accepter de changer radicalement de regard sur eux-mêmes et sur les familles. En premier lieu, il s’agit d’opérer une véritable déconstruction de nos croyances sur les familles « dysfonctionnelles », de nos jugements de valeur, de nos schèmes de pensée, de ce que nous avons appris dans nos formations sur la distance à garder pour être un bon professionnel !

Nous avons été formatés à une logique de causalité linéaire selon laquelle il fallait questionner les parents sur les causes des dysfonctionnements familiaux, leur demander de reconnaître leurs incompétences, d’avouer leurs erreurs, étape préalable à tout travail éducatif et à toute collaboration !

G. AUSLOOS dénonce cette civilisation judéo-chrétienne mettant l’accent sur la faute, le péché, la culpabilité. Il préconise de repérer et s’appuyer sur ce qui marche dans une famille, les toutes petites réussites, les petits soleils de tous les jours pour pouvoir ensuite travailler avec les personnes sur ce qui fait danger ou souffrance pour leur enfant.

Il ne s’agit pas seulement de pointer les dysfonctionnements, les manques, les carences des parents mais de mettre en avant leurs ressources et leurs potentialités, de croire en leurs possibilités de modifier la donne familiale.

Ça change tout dans les interactions avec les familles et nous avons constaté que cela se joue dès le premier entretien institutionnel. La majorité des parents acceptent, malgré le contexte d’aide contrainte et l’intensité des interventions, de travailler avec nous, non pas pour prouver qu’ils ne sont pas violents ou maltraitants mais pour relever le défi positif et valorisant que nous leur proposons : montrer au mandant (JE ou ASE) qu’ils sont ou peuvent redevenir, avec notre soutien, des parents bientraitants et protecteurs pour leur enfant ! Leur adhésion est facilitée par le fait qu’ils tirent de la mise en place du PHOM des bénéfices importants et immédiats, surtout quand l’enfant est déjà placé, puisque celui-ci réintègre le cadre familial et qu’ils redeviennent les acteurs centraux de sa prise en charge.

 

Le PAD exige aussi une révolution copernicienne dans la posture des professionnels. Il est nécessaire de quitter la position d’expert qui pose son diagnostic sur une famille et a ses propres solutions aux problèmes observés. Dans le PHOM, on ne travaille pas sur les familles mais avec les familles, ce qui permet de rééquilibrer quelque peu les rapports de pouvoir entre professionnels et usagers, même si la relation reste bien sûr asymétrique! On est dans une dynamique de co-construction, de co-éducation avec les parents. Il y a évaluation partagée des difficultés rencontrées et des solutions à envisager, les objectifs de travail et le projet sont déterminés ensemble, les parents sont au cœur de l’action.

Comme nous y invite Guy Hardy, « nous devons accepter de perdre nos compétences d’expert des solutions et découvrir celles d’expert capable d’animer un processus de changement »

La posture du « faire-avec, être-avec » des professionnels favorise un soutien concret aux parents dans les interactions avec leur enfant, les actes du quotidien et l’organisation familiale. Leur attitude contenante permet d’apaiser, rassurer, médiatiser, pacifier car il convient de rester solides par rapport aux colères, à l’agressivité, aux réactions pulsionnelles des parents et des enfants à certains moments. Réactivité, disponibilité et solidarité sont indispensables pour soutenir les familles dans la gestion des aléas du quotidien.

Si la sécurité de l’enfant n’est pas négociable, nous développons néanmoins une culture de la négociation et la recherche d’un compromis « acceptable » avec les parents concernant son intérêt et ses besoins car il existe un écart souvent important entre nos conceptions éducatives et les leurs !

Dans le PHOM, les professionnels s’efforcent d’adopter une attitude d’accueil, d’empathie, d’humilité, de respect, d’écoute et de tolérance. Nous devons accepter les parents dans leur différence, prendre en compte leurs points de vue, leur « carte du monde », leur univers, nous décentrer de notre propre « ethnocentrisme », ne pas décider à leur place ce qui est bon pour eux, ce qui n’est pas toujours facile! Nous devons aussi accepter d’être nous-mêmes interpellés par les parents sur nos valeurs, nos repères, nos attitudes et nos propos.

Notre méthodologie d’intervention et notre philosophie d’action permettent l’instauration d’un dialogue riche et constructif mais pas toujours consensuel entre la famille et l’équipe, favorisent la liberté de parole et l’expression des désaccords lors des rendez-vous mensuels, des interventions à leur domicile et dans les réunions de travail collectif. Le PHOM ouvre un espace de débat permanent, de confrontation des points de vue entre professionnels et usagers de la protection de l’enfance. Les parents sont régulièrement invités à s’exprimer sur leur ressenti concernant les modalités et la fréquence de nos interventions, que nous nous efforçons d’ajuster quand cela est possible.

Ce changement de posture a été pour nous un vrai défi et nous a obligés à faire preuve  de créativité pour trouver le juste accordage avec les familles, lebon pas de « danse » avec chacune d’elles ! Certaines restent méfiantes et à distance mais peuvent s’impliquer néanmoins dans un processus de changement contraint pour se débarrasser de nous au plus vite, ce qui est tout-à-fait légitime !

Dans ce genre de dispositif, le rôle du cadre de proximité très important : il doit être très impliqué, garantir la cohésion de l’équipe, la guidance au quotidien des professionnelsde terrain dans une grande proximité relationnelle mais néanmoins à une place et avec le recul permettant une plus grande distanciation vis-à-vis des problématiques familiales et de l’évaluation du danger pour l’enfant. Il doit être disponible pour gérer avec efficience et réactivité les situations d’urgence nécessitant un recadrage des parents et/ou une mise à distance immédiate de l’enfant pour garantir sa sécurité. Il coordonne les actions à mener pour l’organisation de l’accueil relais, en interface avec le chef de mission ASE et les magistrats.

Il anime les rendez-vous institutionnels organisés chaque mois avec les parents, les intervenants et la psychologue, priorise avec eux les objectifs du mois suivant. Il est garant de l’éthique et de la fiabilité du dispositif.

 

• La problématique de l’intime

Dans le PHOM, le temps de présence de l’éducateur et des TISF dans la sphère privée des familles est conséquent, surtout les premiers mois (jusqu’à 20 h par semaine pour les situations « lourdes »). Même si notre intervention dans l’intime familial est légitimée par la situation de danger de l’enfant et notre mandat de protection, il n’est pas question pour autant d’arriver comme des « cowboys » dans la salle à manger des gens ! Il est nécessaire de prendre le temps de l’«apprivoisement réciproque», d’adopter une position « basse » car on s’aventure sur le territoire des parents. Néanmoins, certains au début se sentent intrusés, observés, jugés, peuvent trouver notre présence pesante, les interventions trop fréquentes, ce que nous pouvons tout-à-fait entendre !

Par ailleurs, dans une société où touts’expose, où l’on peut parler d’une véritable « hémorragie de l’intime », les parents sont habitués à tout raconter de leur histoire. Le rôle de l’équipe est paradoxalement de les amener à préserver davantage leur intimité (ne pas tout dire de leur vie privée sur les réseaux sociaux, à la CAF, la sécu, à l’école, aux travailleurs sociaux), à réintroduire des frontières entre générations (parents/enfants), entre dedans/dehors, entre proches et inconnus. Certains parents expriment qu’un entretien dans le bureau d’un travailleur social qui les questionne d’emblée sur leur parcours de vie, leur enfance et leurs traumatismes, peut être vécu par eux comme plus intrusif que nos interventions à leur domicile !

 

Le placement à domicile est une pratique à haut risque Il est indispensable d’avoir une méthodologie de travail rigoureuse et une grande exigence qualitative et éthique des professionnels, conditions sine qua non pour garantir le droit des usagers et éviter toute dérive totalitaire qui pourrait être assimilée à un retour de «la police des familles», dénoncée par le sociologue Jacques DONZELOTdans les années 1970 et observée actuellement dans certains dispositifs de ce type.

En effet, la grande proximité relationnelle des intervenants avec des enfants carencés et en manque de repères, des parents fragilisés par un parcours de vie douloureux et cahotique, le contexte d’une relation d’aide contrainte et d’un mandat lourd de protection de l’enfance qui pourraient les placer vis-à-vis d’eux dans une position de toute-puissance ou d’injonction, ont rendu nécessaires une régulation et une réflexion collectives pour temporiser nos attentes normatives ! Nous questionnons en permanence nos stratégies d’intervention, la légitimité et l’éthique des actes éducatifs posés, la projection de nos propres valeurs, nos résonances émotionnelles, nos désaccords, les résistances au changement des parents et les nôtres !

Ainsi, nous avons mis en place différentes instances de régulation collectives qui viennent baliser le travail de chaque intervenant au sein de l’équipe PHOM : la réunion hebdomadaire, les journées d’analyse de pratique, les formations, les réunions de réflexion, la guidance et le conseil technique du cadre au quotidien.

Notre méthode de travail en équipe pluridisciplinaire où chacun s’expose dans sa pratique et travaille sous le regard du groupe permet de croiser les points de vue des différents professionnels, de tempérer l’importance de la subjectivité individuelle dans l’évaluation d’une situation et de modérer le poids des jugements de valeur !

 

Bilan de cette expérience innovante

 

Intérêts du dispositif PHOM

• Le PHOM estun espace contenant et sécurisant pour les familles. En effet, nous constatons beaucoup de peurs et une grande insécurité chez les enfants que nous accueillons. Les parents eux aussi sont confrontés au quotidien à une grande insécurité matérielle, financière, psychique et existentielle. Par ailleurs, le travail éducatif intensif et nos interpellations sur leur parentalité s’avèrent très mobilisateurs psychiquement et émotionnellement pour eux.

Il est nécessaire, durant le temps de cette mesure de PAD, d’être rassurants, contenants, « facilitateurs » dans la gestion du quotidien (transports, accompagnements démarches, médiations…) afin de réduire les facteurs de stress et de vulnérabilité qui les fragilisent grandement par ailleurs.

Le dispositif PHOM apporte aux familles un «holding» intensif qui leur apporte un sentiment relatif de sécurité leur permettant d’expérimenter des alternatives éducatives, organisationnelles et relationnelles au bénéfice de leur enfant et d’un climat familial plus apaisé.

Lors de l’enquête réalisée par Pascale BREUGNOT sur le PHOM en 2007, la majorité des parents reconnaissaient que cette mesure, bien que contraignante, leur offrait le type de soutien intensif dont ils avaient besoin à un moment de leur vie où ils avaient lâché prise, submergés par l’ampleur de leurs difficultés. Les enfants quant à eux sont rassurés par notreprésence puisqu’elle garantit la prise en compte de leurs besoins premiers, de leur parole et de leurs ressentis ainsi qu’une plus grande attention des parents à leur égard.

• Le PHOM est pour les parents et leurs enfants un moyen de refaire famille au quotidien après un temps plus ou long de séparation ou d’éviter, s’il est mis en œuvre en première instance, l’éclatement de la cellule familiale et la dispersion de la fratrie sur des lieux d’accueil différents, qui reste encore, bien souvent hélas, laréalité actuelle faute de places. Nous avons pu vérifier l’impérieuse nécessité de soutenir ce moment délicat du retour en famille après un placement en institution ou chez un assistant familial, tant parents et enfants ont besoin de se réapprivoiser au quotidien, de tester la solidité du lien qui les unit, de surmonter le traumatisme encore présent de cette séparation imposée, de refermer les blessures générées par cette béance du placement. Le PHOM permet de soutenir et de favoriser ce processus de « retricotage » des liens intrafamiliaux au quotidien et l’émergence d’un vivre-ensemble plus serein.

 

• Dans le PHOM, les parents sont acteurs, pleinement impliqués, au coeur du dispositif. En effet, ce sont eux qui assument, en co-responsabilité avec l’ASE et avec le soutien de l’équipe, la prise en charge matérielle, éducative et financière de leur enfant au quotidien, avec la nécessité de modifier de façon conséquente leurs postures éducatives et l’organisation familiale pour garantir sa sécurité physique, psychique et affective. Notre méthodologie d’intervention, notre posture d’activateurs de compétences et nos stratégies d’interpellation invitent les parents à trouver leurs propres solutions aux problèmes qu’ils rencontrent, à être créatifs. Le PHOM favorise le processus de requalification parentale.

 

• La pratique duPHOM permet la pacification des relations entre familles et professionnels ASE.

Le dialogue entre les familles et le service ASE ne va pas de soi !! En effet, l’inconscient collectif reste réellement marqué par les désastres d’une violence institutionnelle à grande échelle, par les représentations d’une DASS « rapteuse d’enfants », encore prégnantes dans la rencontre entre parents et professionnels aujourd’hui !

Ces enfants carencés, maltraités dont on n’a pas pris soin, qu’on n’a pas entendus, rassurés et qui ont vécu des cataclysmes émotionnels sont devenus les parents polytraumatisés avec lequel nous travaillons aujourd’hui en protection de l’enfance !!!

Notre expérience montre néanmoins qu’il est possible de nous rencontrer et de travailler ensemble en bonne intelligence, dans un climat de respect mutuel! Le vécu partagé, la grande proximité établie avec eux, la façon dont chacun des intervenants, avec ses compétences, ses émotions, ses ressources et ses limites, accepte de s’impliquer dans la relation aux familles et le processus de changement, favorisent l’instauration d’un climat de confiance et la co-construction d’un espace d’attachement. Force est de constater en effet qu’une relation forte s’établit entre les familles et nous. La prise en compte des émotions, les moments de détente et de plaisir partagés constituent un levier considérable dans le travail avec lesfamillesmalmenées par la vie que nous accompagnons. Beaucoup de parents nous disent après coup combien le PHOM a été une expérience marquante pour leur famille et comment nous avons été pour eux des tuteurs de résilience !

 

• Dans le PHOM, nous menons un travail approfondi avec les parents sur leurs postures éducatives mais aussi sur leur vécu émotionnel et leurs éprouvés psychiques, indispensable pour aborder ce que Stanislaw TOMKIEWICZ nomme ces « violences en creux » que sont les carences éducatives et les négligences de soins et qui constituent les motifs principaux des placements d’enfants.

 

• Le PHOM permet une évaluation nuancée des compétences parentales qui peuvent concerner certains axes de la parentalité (exercice, expérience, pratique), tels domaines du quotidien ou de l’éducation, s’activer de façon différenciée vis-à-vis des enfants d’une même fratrie selon la place de chacun, être mobilisées par les parents de façon constante ou discontinue et fluctuer selon les moments de l’histoire familiale. Cela constitue une aide précieuse à la décision quand il s’agit d’envisager les modalités de soutien les plus adaptés aux besoins de la famille et de l’enfant.

 

• Des résultats probants

En dépit de problématiques initiales lourdes, nous constatons le plus souvent les effets positifs du travail éducatif mené en terme de redynamisation globale et relativement rapide de la famille. Le plus souvent, le PHOM permet de remettre en mouvement le système familial, de booster les parents et d’impulser une dynamique de changement au bénéfice de l’enfant.

Il contribue à renforcer ou restaurer les liens affectifs au sein de la famille. On constate un meilleur investissement parental à l’égard des enfants, une relation moins fusionnelle, des échanges plus apaisés entre frères et soeurs: il y a moins de rivalité, de jalousie car les besoins de chacun sont mieux pris en compte par les adultes. Cette modalité de protection moins traumatisante peut aider parents et enfants à «refaire famille» et contribuer à l’instauration d’un climat plus «sécure» au domicile.

Nous observons fréquemment l’évolution positive de l’enfant, une meilleure cohérence des réponses parentales à ses besoins, la mise en place des soins spécialisés et des étayages éducatifs nécessaires à son développement (suivi psychologique, aide aux devoirs, centre aéré..).

Le patient travail de réassurance et de requalification mené par l’équipe permet aux parents, dès lors qu’eux-mêmes se sentent plus sécures dans leurs postures, d’impulser une nouvelle dynamique au sein de la famille, d’expérimenter le bénéfice de nouvelles attitudes éducatives plus efficientes, de trouver des solutions pour améliorer la relation avec leur enfant et le rassurer.

Le PHOM permet aux parents d’expérimenter la spirale vertueuse des petites victoires, le bénéfice du changement et la fierté des compétences acquises! La plupart retrouvent une certaine estime d’eux-mêmes, développent ou réactivent des aptitudes éducatives insoupçonnées, se responsabilisent et assument de nouveau les devoirs inhérents à l’exercice de leur autorité parentale.

La plupart des mesures PHOM durent 1 an ou moins. Une majorité d’enfants gardent ou retrouvent leur place au sein de la famille à l’issue de la mesure.

Mais il peut arriver aussi que la situation «explose», qu’apparaissent des difficultés majeures qui ne permettent pas le maintien de l’hébergement quotidien et qui montrent l’impossibilité pour certains parents d’assumer en continu leurs responsabilités éducatives et leur fonction protectrice à l’égard de leur enfant.

Le PHOM ne s’inscrit donc pas dans une idéologie du maintien du lien à tout prix ! Il sert ainsi de «révélateur» quant à la qualité du lien de l’enfant à ses parents, permet de clarifier sa place dans la famille et, s’il y est manifestement en danger, d’évaluer le lieu où il peut le mieux grandir ainsi que les modalités d’accueil les moins traumatisantes à envisager pour lui et sa famille. Quand une séparation physique et psychique s’avère nécessaire, nous nous efforçons d’amener les parents, dans le meilleur des cas, à autoriser symboliquement leur enfant à investir son lieu d’accueil pour qu’il puisse tirer profit de sa « double-appartenance » et d’une circulation assez « fluide » entre ses deux milieux de vie ! Nous essayons tout au moins de travailler à une séparation parlée, même si elle n’est pas acceptée, à un placement préparé.

 

• Le PHOM permet de concilier maîtrise budgétaire et démarche qualitativeen favorisant la mise en oeuvre de pratiques socio-éducatives bientraitantes à l’égard des enfants et de leurs parents. En 2013, le prix de revient journalier d’une mesure PHOM est de 52 euros par enfant, soit moins du tiers du coût d’un placement en établissement.

 

Les difficultés rencontrées

 

• Le poids du placement

Même si dans une large majorité des cas, une relation de confiance s’instaure entre la famille et l’équipe PHOM, les parents gardent néanmoins une certaine prudence, voire pour certains une crainteà l’égard des travailleurs sociaux que nous sommes, du service de protection de l’enfance auquel nous appartenons ou du juge. Ils n’oublient pas le poids de notre évaluation et de nos écritssur les décisions que seront amenées à prendre les autorités administratives ou judiciaires concernant le devenir et la place de leur enfant. Le risque d’une nouvelle séparation et d’un placement « classique » s’ils ne parviennent à exercer leur parentalité au quotidien et à garantir des conditions d’éducation et de sécurité « acceptables » pour leur enfant, demeure prégnant pour certains d’entre eux !

 

• Des empêchements multiples à la parentalité.

La précarité économique, relationnelle et sociale des familles fragilise grandement l’exercice de la parentalité et les conditions de vie et d’éducation des enfants. Le stress généré par cette lutte pour la survie a rendu certains parents peu disponibles à nos interpellations éducatives.

D’autres présentaient des pathologies psychiatriques ou des déficiences intellectuelles sévères qui ne leur permettaient pas de répondre aux besoins de leurs enfants et d’anticiper ce qui faisait danger pour eux.

Il a pu s’agir aussi de pères ou de mères très carencés, aux parcours de vie traumatiques, émaillés de ruptures et d’abandon, dont personne n’a pris soin dans l’enfance et qui n’ont pas pu s’appuyer sur des tuteurs de résilience pour grandir en sécurité. Le défi du PHOM était de taille pour eux puisqu’ils avaient tout à inventer en terme de parentalité, n’ayant rien ou peu reçu de leur famille, n’ayant souvent gardé de leur histoire que la peur et le manque ! Malgré leur volonté de s’investir activement dans la mesure PHOM, leur envie de faire famille et de donner le meilleur à leurs enfants, certains parents, très insécures dans leur rapport au monde, ne sont pas parvenus, malgré l’étayage soutenu mis en oeuvre par l’équipe, à garantir à leurs enfants une sécurité de base. Nos interventions ont permis de mettre en évidence l’impossibilité pour ces enfants de grandir dans leur famille, les négligences de soins et les carences éducatives chroniques auxquelles ils continuaient à être exposés au quotidien compromettant très sérieusement leur développement !

 

• Le problème des rechutes

Nous avons constaté que certains parents pouvaient avoir des compétences éducatives et relationnelles à l’égard de leurs enfants mais ne pas parvenir à les activer de façon continue.

A certains moments difficiles de leur vie ou de l’année (dates anniversaires d’évènements traumatiques, phases d’effondrement dépressif..), l’ampleur de leurs difficultés personnelles les submerge et prend le pas sur la préoccupation et l’attention vis-à-vis des enfants !

Par ailleurs, nous sommes confrontés, comme toutes les équipes éducatives, à la problématique complexe de la négligence et de l’accompagnement au long cours  des familles les plus carencées. L’impact de nos interventions sur la remobilisation parentale et l’amélioration des conditions de vie et d’éducation des enfants durant le temps de la mesure PHOM trouve ses limites si elles ne sont pas relayées ensuite par des dispositifs plus pérennes de soutien communautaire à la parentalité et de co-éducation en faveur des familles les plus vulnérables !

Comme le souligne Carl LACHARITE, il y a nécessité de mobiliser la société toute entière, de « faire village » autour des enfants les plus carencés pour ne pas laisser à leurs parents seuls, très démunis, la responsabilité de leur éducation et de leur protection.

                   

• La difficulté de certaines familles à se séparer de l’équipe

La dynamique de co-éducation impulsée dans le PHOM, l’espace contenant et rassurant qu’il peut représenter, la grande proximité relationnelle et émotionnelle instaurée avec l’équipe, le vécu partagé du quotidien avec des professionnels de la protection de l‘enfance, dans l’intimité de leur domicile, constituent incontestablement, pour les familles fragiles et isolées que nous accompagnons, une expérience inédite et singulière dans l’histoire de la protection de l’enfance! Une relation affective s’établit le plus souvent entre parents, enfants et intervenants. S’il est intéressant de prendre appui sur ces liens d’attachement qui facilitent et permettent un travail approfondi, il convient de rester conscients du risque de dépendance à notre égard. Il est donc nécessaire de repérer le moment opportun pour commencer à travailler avec la famille, suffisamment en amont de la fin de mesure, le processus d’autonomisation, l’après PHOM, la séparation d’avec l’équipe, tout en respectant le temps dont ont besoin parents et enfants dans leur cheminement vers un vécu du quotidien plus sécure. Il n’empêche que quelques parents isolés, sans réseau familial ou amical, très carencés ou déficients, ont du mal à faire le deuil de l’équipe, du lien d’attachement qui s’était instauré avec nous, de la sécurité que leur procurait le dispositif, du rôle de facilitateurs que nous jouions à leurs côtés dans un contexte sociétal très anxiogène pour eux !

Certains collègues mandatés pour exercer, suite au PHOM, une mesure éducative ou un suivi de placement, en témoignent et évoquent la difficulté qu’ils peuvent rencontrer pour s’affilier avec certaines de ces familles et gagner leur confiance !

 

• Le placement à domicile est une pratique exigeante et très mobilisatricepour les membres de l’équipe, toutes fonctions confondues. La proximité de travail avec des familles en grande souffrance, à transactions relationnelles chaotiques, dans un contexte d’aide contrainte, s’est révélée émotionnellement éprouvante au quotidien mais surtout en période de crises. Nous avons dû développer aussi notre capacité à accepter le chaos, l’incertitude, l’aventure hasardeuse que constituent la rencontre et le cheminement aléatoire avec chaque famille!

Nous avons été éprouvés à plusieurs reprises par des mises en danger physique ou psychiques de certains membres de l’équipe, confrontés à des menaces ou des réactions pulsionnelles de parents présentant des pathologies psychiatriques ou des fonctionnements pervers.

Nous traversons régulièrement des phases d’épuisement, de découragement et de doute sur les possibilités de changer la donne pour certains enfants dont les parents sont trop abîmés par la vie ! Le travail en PAD nécessite un engagement important, beaucoup d’humilité, une grande disponibilité et une forte réactivité, avec l’exigence constante, dans certaines situations lourdes, d’évaluer le niveau de danger auquel l’enfant pourrait être exposé au domicile parental en fonction des aléas du quotidien!

 

• Le manque d’espaces de soins adaptés aux besoins des familles

En protection de l’enfance, pour tenter d’enrayer le processus de transmission transgénérationnelle, nous savons l’absolue nécessité d’offrir aux parents et à leurs enfants, parallèlement au travail éducatif mené avec eux, des espaces de soins thérapeutiques bienveillants et bientraitants. Le problème, c’est que ceux-ci font cruellement défaut ou sont nettement insuffisants dans le paysage aubois de la santé mentale !

Force est de constater que nombre de personnes ne se sentent pas accueillies, entendues dans leur singularité, écoutées et réconfortées par la psychiatrie adulteactuellement ! Très peu de parents poursuivent leur démarche au delà du premier rendez-vous car, disent-ils, la rencontre ne se fait pas, ils ne se sentent pas en confiance avec le thérapeute. Les psychiatres quant à eux se cantonnent le plus souvent aux prescriptions médicamenteuses, certes nécessaires, mais qui ne répondent pas aux attentes fortes des personnes d’être entendues dans leur détresse et leur humanité souffrante !

On peut également déplorer la faible diffusion de méthodes telle que l’EMDR, dont l’efficacité a été largement démontrée pour le traitement des traumatismes et dont certains parents suivis en PHOM ont pu bénéficier .

Par ailleurs, le temps d’intervention de la psychologue de l’équipe, présente seulement à 1/3 temps, devient nettement insuffisant au regard des besoins mis à jour au niveau des familles, de l’extension des capacités d’accueil du dispositif et de l’élargissement de l’équipe éducative.

 

Conclusion

L’expérience PHOM montre la richesse et la passionnante aventure professionnelle et collective que constitue la pratique du placement à domicile, qui s’avère néanmoins un exercice périlleux et complexe au quotidien.

Cette modalité innovante d’accueil, qu’il convient d’activer à bon escient et au moment opportun dans la dynamique d’une famille et le parcours d’un enfant, vient enrichir la palette des réponses possibles en terme de soutien intensif à la parentalité et de protection d’un enfant. Il conviendrait désormais qu’elle puisse être proposée et mise en œuvre dans chaque département et à plus grande échelle.

Quant à nous, nous allons continuer notre travail d’artisanat éducatif au plus près de la réalité et des besoins des familles, notre cheminement dans l’exploration de nouvelles pistes de réflexion et d’action.

Si nous espérons être, pour les familles que nous accompagnons, des « tuteurs de résilience », nous pouvons dire aussi combien nous apprenons d’elles, comment s’établit entre elles et nous, par delà la relation d’aide, ce que Christophe Gaignon, éducateur spécialisé et thérapeute familial, nomme « une relation d’êtres », une « réciprocité transformatrice » entre aidants et aidés.

 

Claire GENNERET

Responsable du dispositif PHOM/AFR

claire.genneret@bbox.fr

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