Et si on prenait la pelle à deux

Des postures en chantier : et si l’on prenait la pelle à deux ? Marianne ANTUNES Directrice de MECS Département des Bouches du Rhône

Avant-propos

Le mouvement de diversification des modalités d’accompagnement en MECS légalisé par la loi du 05/03/2007 réformant la protection de l’enfance, s’est fortement développé depuis lors dans le département des Boûches du Rhône. Département dans lequel j’exerce depuis de nombreuses années.

Ces nombreuses années m’ont permis de voir les différentes initiatives, les expérimentations et des mises en œuvre réussies dans les départements environnants.

S’il fallait rendre un hommage, il serait à adresser à nos collègues du Gard, travailleurs sociaux et au magistrat de ce même département qui depuis de nombreuses années développent une offre d’accompagnement à domicile avant même que la loi vienne lui donner un cadre.

C’est de cette expérience, dont beaucoup sont allés s’inspirer, que la diversification a pu se réaliser plus facilement.

 

Introduction

Des postures en chantier : et si l’on prenait la pelle à deux ? sera le fil conducteur de l’expérience singulière que je vous propose de présenter.

A l’heure de la diversification des possibilités d’accompagnement, de la mise en œuvre de réponses plurielles et singulières en protection de l’enfance, le département dont nous vous proposons de relater l’expérience a ouvert deux chantiers simultanément :

-       le développement de l’offre de service à domicile sur le territoire,

-       la réflexion autour d’un référentiel tendant à donner un cadre commun aux différents établissements engagés dans cette nouvelle modalité, modularité.

 

Dès lors, les dirigeants d’établissements ont été amenés à mettre en mots leur expérience (de deux ou trois exercices, voire moins), les confronter, les mettre en débats traçant ainsi une ligne directrice où les témoignages empiriques venaient donner tout son corps à la réflexion et le contenu des débats, à l’écrit.

Il s’agira donc dans cette intervention, de dire comment dans cet espace de rencontres : financeur et opérateurs de la protection de l’enfance, chacun à sa place sur l’échiquier institutionnel et chacun de sa place dans le dispositif départemental, nous avons pu – tenir la pelle à deux mains – pour finalement mettre en forme ce référentiel qui constitue le cadre commun de nos pratiques de terrain. Il s’agira également d’en donner les grands axes.

Sur ce chantier, il y eut des pierres et des rochers sur lesquels nous avons butés, des moments où la terre était plus meuble et les avancées plus rapides…

C’est ce récit de co-élaboration qui vous est présenté, collaboration au sein de laquelle le chantier a été mené à deux, en prenant en compte les exigences des uns, les contraintes des autres, le tout au service d’une mission commune et dans l’objectif de doter cette pratique naissante de nouveaux adossements harmonisés.

Avant de rentrer dans le vif de notre sujet, quelques éléments chiffrés. Ils viennent renforcer s’il était besoin, l’idée de co-élaborer un socle commun ou suffisamment commun, où l’exercice de cette « nouvelle pratique professionnelle », allait s’inscrire, se décliner.

Le dispositif d’accueil en MECS dans le département concerné au 1er janvier 2009, était de 1553 places, 58 étaient consacrées au PAD. En fin d’année 2013, le dispositif avait évolué, 1746 place en MECS constituait l’offre départementale dans laquelle 211 places étaient désormais consacrées à un suivi éducatif déployé aux domiciles des familles, soit une augmentation de 360%.

 

Ce sont 12 établissements qui se partagent ces prises en charge, ils disposent généralement d’un service dédié.

A ce jour, 204 places de PAD sont portées par 12 MECS.

92% de ces mesures sont judiciaires, en région PACA 76% contre 70% au niveau national.

L’objectif de la loi 2007, de déjudiciariser le plus possible les placements n’est pas atteint dans notre département et plus généralement au niveau national.

 

Préliminaire

Sur le fond

Le passage de l’internat au PAD appelle la déconstruction d’un modèle, pour apprendre de nouvelles formes d’accompagnement clinique et technique. De nouvelles pratiques professionnelles institutionnelles, c’est bien de ça quand même dont il s’agit.

Dès lors, le management doit donner du sens à ces nouvelles pratiques en les inscrivant dans un cadre :

-       au niveau institutionnel → le projet de service, objectifs, les fiches poste etc…

-       au niveau partenarial → le référentiel départemental vient poser le canevas commun sur lequel les pratiques des différents établissements vont s’adosser et ce, de façon harmonisée pour se hisser à la hauteur des enjeux de cette nouvelle prise en compte des besoins des usagers. Ce cadre commun n’exclut pas la question de la singularité de chaque projet, et l’exercice de talents particuliers.

Ce référentiel avait donc pour but de fixer le cadre d’intervention et des objectifs généraux relatifs à l’exercice de cette prestation.

 

Sur la forme

Des réunions ont rassemblé des directeurs de MECS, chefs de service, des éducateurs parfois, des inspecteurs de l’ASE. Le pilotage de ce travail partenarial est revenu aux services de la Tarification et du contrôle des établissements, aux conseillers techniques du département.

Ce travail s’est étalé sur une année pour au final, produire un document intitulé « Référentiel de PAD dans les Bouches du Rhône ».

C’est ce travail que je vais vous présenter.

 

Le contenu

-       Les chapitres retenus pour ce document, qui ont donné l’occasion d’âpres discussions et de féconds échanges sont :

I – Les fondements de la décision de PAD

Au travers du cadre juridique et de la formulation de l’adhésion.

 

II – La prescription du PAD

-       Les indications

-       Les conditions préalables

-       La proximité géographique

-       Les points incontournables au démarrage

 

III – Les modalités d’intervention

-       Les rythmes d’intervention

-       L’amplitude d’ouverture des services

-       La continuité du service

-       La durée de la mesure

 

IV – Les caractéristiques de l’action

-       La valorisation des compétences parentales

-       Le recours au droit commun et les questions d’ordre financier

-       Une aide globale

-       Le répit

-       Le repli

-       L’impossibilité de poursuite de la mesure

 

V – Les professionnels des PAD

-       Le ratio d’encadrement

-       La qualification

-       Les formations

-       Le soutien

Nous allons maintenant rentrer dans les différents chapitres retenus pour ce référentiel, leurs contenus est le fruit du travail partenarial et d’un accord entre pairs.

 

I – Les fondements : le cadre juridique

 

-       La loi du 05 mars 2007 a validé le PAD, nous l’avons vu en introduction, constituant ainsi le cadre juridique des mesures qui demeurent judiciarisées.

-       Le CASF permet en son article (L. 222-5) que les mineurs peuvent faire l’objet d’une mesure administrative et de facto d’un accompagnement soutenu au domicile.

La souplesse de la protection administrative parait être une bonne articulation avec la contractualisation et surtout la responsabilisation des parents.

Nous avons également pris le parti de considérer l’article L 312-1 du code de l’action sociale et des familles qui émane de la loi du 02/01/2002, il constituait une assise juridique à cette modalité de placement : « les établissements ….assurent l’accueil à titre permanent, temporaire ou selon un mode séquentiel à temps complet, partiel avec ou sans hébergement, en internat ou semi-internat ».

L’adhésion et sa formalisation

-       Que la famille adhère à la mesure, cela parait évident ! Mais, nous en ferons l’évaluation, si vous voulez bien, dans notre conclusion.

-       Toutefois, celle-ci au travers d’axes de travail répétés qui s’inscrivent dans la PPE, doit en tracer les grandes lignes. Ce projet pour l’enfant, dont l’ASE, est le responsable, doit s’articuler avec le contrat de séjour ou le DIPC. Nous en reparlerons aussi !

-       A cette occasion, les droits des familles doivent être connus et la remise des différents documents incontournables réalisée.

 

II – Les prescriptions du PAD

Le postulat de départ pour une PAD est qu’il n’existe pas de pathologie du lien entre parents et enfants, qu’il n’existe pas de dangers avérés (maltraitance).

 

Nous avons repéré 3 types de PAD :

 

-       La première intention : le PAD est une mesure de protection préventive visant à éviter la mesure séparative.

-       Le PAD qui fait suite à une sortie de dispositif d’internat classique, il vient conforter le retour au domicile.

-       Parfois, encore, le PAD permet « de mettre un pied dans la famille » et l’accompagnement peut conduire à envisager un placement en internat, à préparer la séparation. 

Les mesures de PAD, s’exercent dans le département dans la proximité géographique. Le territoire d’intervention est ainsi partagé par les différents services.

La question du déplacement étant au cœur de cette prestation, les services ne peuvent être à plus de 30 minutes des familles suivies.

Le démarrage de la mesure favorisée par l’énumération de certains points incontournables, sert de socle de départ, de base de travail :

-       le cadre de l’intervention, 

-       les conditions de prise en charge (le repli), le répit,

-       la structure de repli, sa visite,

-       les intervenants, leurs rôles, les visites, le rythme, le type de rencontres,

-       les soutiens du service : logistiques, éducatifs, financiers.

 

III – Les modalités d’intervention

  • Le postulat de départ encore quant à ce point est une présence soutenue de l’équipe éducative au domicile, mais aussi téléphonique, par SMS et ça c’est nouveau !
  •  Le minimum commun arrêté par les différents protagonistes :

            Une visite au domicile par semaine

            2 entretiens téléphoniques hebdomadaires

Ce rythme fixé entre travailleurs sociaux et les familles, tient compte des contraintes et se planifie à l’avance. Dans la pratique, la présence est plus importante. Dans les familles en grande difficulté, on peut y aller 4 fois par semaine.

  • L’amplitude horaire de fonctionnement a résolument voulu être large : incluant les débuts de soirée, partie de weekend et bien sûr pendant les vacances scolaires.
  • La permanence de l’établissement fonctionne 24h/24, 365 jours par an, c’est une prestation dont bénéficie le PAD, elle est utilisée !
  • S’agissant de la durée de la mesure, le référentiel a fixé pour les accompagnements administratifs : 6 mois renouvelables 2 fois. Dans la pratique, cela peut durer !
  • S’agissant des mesures judiciaires, c’est bien évidemment le magistrat qui statue.

La question des écrits professionnels, soutien et aide à la décision, sont nomenclaturés et doivent parvenir 2 mois avant l’échéance.

NB : ce référentiel est rentré très finement dans le détail !

 

IV – Les caractéristiques de l’action

Les différents travailleurs sociaux, engagés dans le dispositif ont pu dans ce chapitre largement faire valoir leur expérience, savoir-faire. Les échanges pluriels ont permis de définir les caractéristiques singulières de l’action soutenue à domicile.

Il est ressorti des débats, s’agissant de ce chapitre très fourni : nous parlions métier, des orientations fortes, je dirais même  fondatrices de ce nouvel angle de vision.

La première valorisation des compétences parentales qui passent en amont par un co-repérage qui conduit à une forte association à la prise en compte des objectifs et des besoins de l’enfant.

La seconde s’articule autour d’un principe différent :

L’institution n’est plus le pourvoyeur quasi unique des réponses, des moyens. C’est au dispositif de droit commun que désormais, principalement, les demandes doivent être adressées. La dynamique poursuivie en filigrane, faire l’apprentissage du « faire SANS » pour « disparaître » doucement mais sûrement.

Toutefois, les situations de PAD sont précaires voire très précaires : l’aide se doit d’être rapide en terme : alimentaire, vestimentaire, de santé (très peu) de loisirs, de scolarité et cette année d’équipement mobilier.

La troisième réside plutôt en les compétences des intervenants, à qui, on demande dès lors que leur action se réalise hors des murs, d’avoir une bonne connaissance des différents dispositifs pour accompagner au mieux les besoins.

La quatrième est fondée sur l’exercice de la mesure « seule » sans référent ASE. L’inspecteur est l’interlocuteur. Cela amène le professionnel à être aux confins de plusieurs savoir-faire : éducatif, social, et de les articuler au service de la mission.

La notion d’aide globale est mise en avant : elle utilise le dispositif de droit commun et les ressources internes de la MECS aussi par exemple.

Ce qui nous amène tout naturellement à la notion de répit qui est la cinquième caractéristique.

Cet engagement convoque l’institution sur une réponse d’accueil ponctuel en internat, si le besoin familial est ainsi exprimé.

Cela n’est pas sans poser de problème aux équipes d’internat qui le vivent « comme du gardiennage ».

Cet engagement requiert également de la préparation en amont, de l’accompagnement des professionnels du PAD vers l’internat et de l’observation des équipes d’internat pour que cette action soit autre chose que « le déplacement ponctuel sans incidence et sans analyse ».

Bien sûr, cela permet le « répit » parental dans des systèmes parentaux parfois trop éprouvés par les jeunes enfants.

En sixième caractéristique, le repli a donné lieu à d’âpres discussions. Chacun à sa place, défendant un point de vue argumenté, chacun à sa place, voulant faire prévaloir le sien.

Le repli constitue une mise à l’abri temporaire lorsque la situation familiale nécessite une protection du jeune. Les MECS ne souhaitent pas qu’il aille au-delà de 72h : le temps de résolution d’un conflit, de trouver les modalités de sortie de crise.

« Le référentiel indique qu’il peut varier de un à plusieurs jours et intervenir parfois avec régularité ». Ce n’est pas notre point de vue : si la situation nécessite régulièrement des « délestages », elle génère régulièrement du conflit aigu qui ne permet pas à tous de rester en présence au domicile : c’est l’adéquation de la mesure à la situation qui est questionnée, à remettre en débat.

Néanmoins, le repli peut s’exercer dans le système familial élargi. Nous pouvons comprendre le positionnement de l’ASE : difficulté à trouver rapidement un autre lieu pour le jeune, une autre alternative. Nous affirmons notre point de vue éducatif : la récurrence des crises, des conflits, l’impossibilité à rester au domicile doivent inévitablement conduire à une réflexion sur la forme de la poursuite de la mesure !

Dans cette perspective, la sixième caractéristique nous a amené à poser le principe suivant : quand la poursuite de l’accompagnement à domicile est impossible, l’établissement doit proposer dans la mesure du possible une solution au sein de la MECS (si place disponible) (volonté de favoriser la continuité des interventions est affirmée) article L223-1 du CASF.

Dans le cas d’une orientation vers un autre équipement, le jeune doit faire l’objet d’un accueil transitoire d’un mois durant lequel, établissement et équipe ASE se mettent conjointement en recherche d’un lieu de placement, d’une réponse plus adaptée à la problématique.

Les notions précédemment abordées : le répit, le repli, l’accueil transitoire ne peuvent s’exercer que si l’établissement a prévu de réserver des lieux exclusivement à ces éventualités. (Dans la MECS, ce sont des chambres SSED avec salle de bain intégrée).

 

V – Le dernier chapitre de ce référentiel a été consacré au facteur humain : les professionnels.

Le ratio retenu est de 1 ETP pour 6 ou 7 suivis à domicile. La qualification requise a été arrêtée à éducateur(rice) spécialisé(e). La pluridisciplinarité est souhaitée, elle favorise la richesse de l’expertise et apporte une diversification des réponses (AS/CESF/médiateurs familiaux).

 

Tous ces professionnels dont les candidatures sont basées sur le volontariat ont une expertise identique :

-       une capacité à problématiser les situations, les analyser,

-       une forte autonomie dans le travail (hors des murs),

-       des capacités rédactionnelles avérées,

-       une souplesse quant à l’organisation personnelle (horaire, travail pendant les vacances scolaires).

Nous avons pu faire valoir, dans cet espace de co-construction, deux aspects essentiels dans cette nouvelle pratique :

-       la formation continue (soutien à la parentalité, …)

-       la nécessité incontournable d’un espace d’analyse de la pratique (5h par mois dans la MECS) et orchestrée par des professionnels extérieurs à la MECS possédant la maîtrise des outils tels que :

            - systémie, thérapie familiale,

            - génogramme, …

Pour terminer

Ce travail de co-élaboration, service du Conseil Général et établissements du secteur associatif a permis une collaboration efficace et harmonisée sur une nouvelle modalité d’accompagnement : le PAD.

Elle a permis à minima, d’avoir un langage commun, une pratique commune, des bases théoriques identiques quant à la tarification.

Ce travail de « débat des normes » a posé le socle commun de nos actions sans pour autant le priver d’une déclinaison singulière de l’acte éducatif dans chaque établissement.

Il a permis aux talents des professionnels de s’exercer  dans un cadre –prescrit mais pas contraint- qui a voulu donner à cette nouvelle discipline certains adossements des éléments,  de doctrine (au sens de formulation de règle, de pensée ou de conduite) ; de fonctionnement d’organisation.

 

Pour conclure

  • Le Service de Suivi Educatif à Domicile que je dirige, a vu le jour en 2010 par redéploiement de place d’internat. Il a débuté avec une tarification à 50% du prix de journée de la MECS. Aujourd’hui, le prix de revient affiné, après quatre années pleines d’exercice, ne situe en deçà.
  • Le référentiel du PAD des Bouches du Rhône a été réalisé entre 2011 et 2012.
  • Si l’on prend la définition du Larousse concernant le référentiel, il est indiqué :

            - un ensemble auquel doivent appartenir les éléments, les solutions d’un problème posé mais aussi

            - un système de repérage permettant de situer un évènement dans l’espace et le temps.

Il est idéalement constitué, entre autre, d’une horloge pour le repère temporel.

  • Le temps est venu de regarder l’horloge et d’évoluer. Le retour d’expérience 2010/2014 est un chantier à rouvrir ? Cette fois, l’outil pourra changer : plus de pelle qui permet de creuser les fondations, mais peut-être la bêche, pour retourner ce qui a été fait, le râteau pour en peaufiner l’aspect…

 

Le chantier pourrait porter sur :

            - le partenariat : présence ou absence du référent ASE.

            - Les écrits notamment le PPE/DIPC/contrat de séjour ? Leur articulation ?

            - l’évaluation initiale au PAD : conditions d’accueil, de ressources,

            - la question  de la durée du PAD,

            - les compétences des professionnels et leur soutien ….,

            - l’adhésion des familles, son accompagnement, un processus en constante évolution/régression,

            - mais sûrement beaucoup d’autres comme la mise en place d’un conseil de la vie sociale…..

 

Antunes 3 referentiel du placement a domicile dans les b du rReferentiel du placement a domicile dans les Bouches du Rhône

Je vous remercie de votre attention et laisse la place à Mme Marie-Aimée Pignatel, éducatrice spécialisée au SSED pour 5 minutes de « témoignage de l’intérieur ».

 

 

Témoignage Marie-Aimée PIGNATEL

Educatrice Spécialisée au sein d’un Service de Placement à Domicile

 

On m'a demandé de faire une intervention afin de témoigner de mon expérience personnelle dans le cadre de ma fonction d'éducatrice au sein d'un service de placement à domicile, et ce, en lien avec l'analyse de la pratique.

 

Après 16 ans de travail en MECS, me voilà donc intégrant le SSED, que l’association a créé en 2010.

Les postures professionnelles acquises en internat ne sont pas inutiles, bien au contraire, mais demandent, et ce fut rapidement une évidence, à être retravaillées.

 L’éducateur  quittant alors le confort d’un cadre institutionnel à un territoire qui lui est inconnu : celui d'un système familial   complexe.

Les réunions d’équipe sont  denses mais ne permettent pas un travail de fond sur nos interventions, sur nos postures.

Notre « espace de respiration »  nous l’avons trouvé auprès d’une psychologue clinicienne, formée à l’analyse systémique, qui intervient  sur notre service à raison d’une séance de deux heures et demi par mois. En 2013 notre direction  a répondu  favorablement à notre souhait de bénéficier de deux séances mensuelles.

 

L'intitulé de ma petite intervention :

 

« Ça pourrait aller plus mal »

En référence à ce que je peux ressentir lorsque notre équipe termine une séance d’analyse de pratique tous les quinze jours.

Je me sens effectivement un peu plus légère par la suite.

Cette phrase est affichée sur le mur de notre bureau et nous la regardons souvent quand nous rentrons le soir  après plusieurs visites à domicile.

Oui le travail d'un éducateur à domicile est difficile et il a fallu de longs mois à ce que nous puissions faire admettre à nos collègues de MECS que non « ce n'était pas la planque ».

Le premier constat que nous faisons avec nos collègues c'est qu'être éducateur à domicile c'est être au cœur de situations de misère sociale de plus en plus lourdes.

Être éducateur à domicile c'est être souvent seul face à des situations qui nous empêchent de penser (en référence à ces familles qui vivent au travers de l’événementiel).

Je parle souvent lors de l'analyse de la pratique d’expériences de « cinquième dimension » lorsque par exemple nous avons dû faire face à  la logique implacable de cette mère, travaillant dans une école et qui habillait ses deux filles avant de se coucher afin qu'elles soient à l'heure le matin pour quitter la maison.

 Je parle de cette autre maman qui répondait à une juge pour enfants « ma fille fume du sheet et alors ?  Il faut bien qu'elle s'amuse, c'est pas pire que l'alcool ».

 Je suis certaine que ces bouts d'anecdotes vous font écho et réveillent en vous ces grands moments de solitude que nous vivons tous à un moment donné,  dans le cadre de nos interventions.

 

La carte du monde n’est plus la même.

En analyse de la pratique nous abordons des composantes essentielles de la systémie.

Ainsi toutes nos situations sont travaillées à partir d’un travail sur la carte familiale.

Cet outil, que l’on utilise toujours en lien avec la psychologue clinicienne nous apporte des éléments de compréhension sur les relations et plus précisément les interactions  dans le système familial mais aussi des éléments de compréhension sur l’histoire de la famille.

 Nous avons pu, en repérant des fonctionnements familiaux complexes, soulever des phénomènes de répétitions qui nous ont  amené  auprès des parents à susciter chez eux une réflexion voir un accompagnement vers les spécialistes appropriés (thérapeute familial, médiateur..).

En analyse de pratique nous travaillons souvent sur les concepts de patient désigné, d’enfant symptôme, de loyauté familiale.

En équipe nous évoquons des hypothèses, que nous allons vérifier auprès des familles.

Ainsi lorsque nous parlons d’homéostasie familiale il nous a fallu une année de travail à domicile en binôme pour faire prendre conscience à un couple suivi par les services sociaux depuis 8 ans, que leurs conflits conjugaux servaient à maintenir un équilibre dans leur vie auprès de leurs deux enfants mais que ceux-ci étaient dans le même temps vecteurs de grande souffrance auprès de tous.

Le concept d’homéostasie se vérifie encore à ce jour auprès de cette famille puisque même séparés les conflits perdurent.

L’analyse de la pratique nous amène toujours à nous poser les bonnes questions et à définir le problème. Car notre travail éducatif à domicile prend son sens lorsque la problématique arrive à faire jour.

 Travail de longue haleine car bien souvent la commande de départ et la demande des services sociaux qui en découle n’est pas forcément en adéquation avec la demande de la famille, (si toutefois il y en a une !!!).

Nous nous retrouvons parfois dans une mission impossible dans la mesure où on se heurte aussi et très souvent à une capacité limitée d’élaboration de la problématique de la part des familles.

 L’analyse de la pratique nous permet de mettre en lumière les compétences des familles ainsi que leurs ressources.

Les séances nous permettent de mettre de côté nos propres repères, nos valeurs afin de faire au mieux avec la réalité de la famille.

 

Nous revisitons la carte du monde.

La notion de temps, les codes, les objectifs de travail : tout doit être remaniés.

L'analyse de la pratique est pour moi, comme pour vous je le pense, inhérente   à l'exercice de notre  profession.

Prendre du recul vis à vis de nos actions en y déposant le trop plein émotionnel permet d'identifier   ces émotions qui nous paralysent parfois et leur donner une signification.

Cela nous  permet  d’élaborer et construire nos interventions de façon différente par la suite.

Ce trop-plein émotionnel, depuis  quatre ans, nous le faisons aussi partager à nos cadres, à nos secrétaires, à notre comptable car les portes des bureaux sont toujours ouvertes et tout cela fait de notre mission associative une grande richesse.

Pour conclure cette petite intervention je vous citerai cette définition de l'analyse de la pratique qui me parle :

 « C’est un lieu magique où toutes les difficultés seraient levées, un espace collectif de pensée où se déploie le regard porté sur l'autre, son accueil ou son rejet, le soutien ou l'indifférence, bref la couleur, la dynamique du travail relationnel ».

           

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Date de dernière mise à jour : 20/12/2015